Planète Sanatoria A-1

 

Cette nouvelle est plus récente que les deux précédentes puisqu’elle a été achevée fin juillet 2010 (les autres datant de 2007/2008). A l’époque, je m’étais gavé d’épisodes de Twilight Zone (oui, vous allez comprendre).

 

Elle mériterai, à mon goût, d’être retravaillée (beurk, ce mot !), approfondie et étoffée. Il se pourrait que je m’y penche sérieusement (c’est quoi ce terme encore ?!) un de ces mois… plutôt qu’un de ces jours, étant un adepte de la procrastination (enfin un mot doux et agréable à l’oreille). De plus, j’ai d’autres projets sur le feu (voir la pages « Projets »)

 

 

 

 

 

 

 

« Le docteur Jack Smith était à son bureau lorsqu’il reçut un coup de fil. Il décrocha le combiné de l’appareil. L’écran du phonécran s’alluma et un visage familier au docteur apparu.
-         Ah ! Monsieur Goodman, bonjour.
-         Bonjour Docteur. Je ne vous dérange pas j’espère.
-         Non. A vrai dire j’allais prendre ma pause-déjeuner.
-         Ecoutez docteur. Je vous appelle du poste de police. Des agents ont appréhendé un individu… bizarre ce matin.
-         Bizarre ? Interrogea Smith. Des individus bizarres, comme vous dîtes, j’en ai plein les murs de cet hôpital. Qu’entendez-vous par là ?
-         Eh bien, docteur. Il s’appelle Stevens Hall, d’après les fichiers de la police. Mais lorsqu’on l’a arrêté il portait une tenue plutôt étrange et prétendait venir du passé. De la Palestine ancienne plus précisément. L’identité qu’il a déclinée aux agents est celle de Jésus Christ.
-         Jésus Christ ? Comme le soi disant Messie ?
-         Tout à fait docteur. Il prétend être le Messie. Son père s’appellerait Joseph et sa mère Marie. Enfin, d’après lui son véritable père serait un type nommé Dieu.
-         Dieu, une abstraction plutôt qu’un type…
-         M’ouais… Et bien sûr il n’a jamais connu de Stevens Hall ! A vrai dire il semble découvrir le monde actuel. Comme s’il venait réellement du passé.
-         Cas intéressant, fit le docteur, pensif.
-         Je me suis dit qu’effectivement il vous intéresserait, docteur. C’est pourquoi j’ai pris la liberté de vous appeler.
-         Vous avez bien fait, Goodman. Et bien, commença Smith en consultant son micro-agenda électronique, j’ai des rendez-vous jusqu’à seize heures aujourd’hui. Cependant pourrai-je passer voir cet homme, disons vers dix-sept heures ?
-         Bien entendu docteur. Retrouvons-nous à dix-sept heures, au poste alors.
-         Très bien. A tout à l’heure.
 
Smith raccrocha et l’écran s’éteignit. Un type se prenait pour Jésus. Et bien. Le docteur en avait vu des psychotiques, des névrotiques et des schizophrènes en tous genres. Il était psychiatre depuis bientôt quinze ans. Mais c’était la première fois qu’on lui parlait d’un Jésus. Fils de Dieu ! Plus personne, dans le monde, n’était encore assez dingue pour croire encore en un dieu quel qu’il soit. Depuis un siècle ou deux, la raison et la science avaient eu raison de ces vieilles croyances désuètes. Et c’était très bien comme ça. En tout cas, sur cette planète. Car oui, il y avait bien, dans l’Univers, un monde où l’on y croyait encore. Un monde bien connu du docteur qui, dans le cadre de sa fonction, fut amené à y faire quelques séjours.
      Smith sortit de son bureau. La porte coulissa derrière lui et se verrouilla automatiquement. Il s’engouffra dans l’ascenseur ultra rapide de l’immeuble. Des internes, des infirmières et d’autres médecins y étaient déjà. Il prit dans sa main le petit combiné suspendu dans la cabine : Rez-de-chaussée, dit-il. La machine se remit en branle. En quelque vingt secondes, et après des arrêts à plusieurs autres étages, la cabine arriva à destination, soixante-dix étages plus bas. Smith en ressortit alors. Dans le couloir se trouvaient plusieurs petits véhicules. Des sortes de trottinettes électriques. Le docteur s’installa sur l’une d’elles, tenant le guidon tout en restant debout.
-         Quelle est votre destination ? Fit une voix métallique venant de l’engin.
-         Le réfectoire, répondit Smith.
La machine se mit en route automatiquement. Elle stoppa quelques instants plus tard devant l’entrée de la cantine.
 
            Ayant quitté les locaux de l’Agence Publique de Recherches et de Soins des Maladies Mentales (APRSMM), Smith se dirigea vers le métro. A l’entrée de celui-ci, il s’engagea à nouveau dans une cabine d’ascenseur. Il descendit ainsi au troisième sous-sol. Puis il sauta dans la première rame de métro. Quelques minutes plus tard, il se trouvait à l’arrêt de l’Agence Centrale de Police de la ville. Toujours en sous-sol, il prit l’ascenseur qui le conduit directement au rez-de-chaussée de l’ACP. A l’accueil il demanda Monsieur Goodman. Le flic en faction lui dit :
-         Monsieur Goodman. De la part de qui ?
-         Du docteur Smith. Nous avons rendez-vous à dix-sept heures.
-         Bien, fit le flic. Je vais voir s’il est arrivé. Il décrocha son phonécran : Oui. Monsieur Goodman est-il dans les locaux ? Le docteur Smith est en face de moi. D’accord. Très bien. (Puis s’adressant au docteur après avoir coupé la communication). Monsieur Goodman vous attend. 33ème étage, bureau C336. Vous pouvez prendre l’ascenseur derrière vous. Ensuite à gauche couloir C. C’est au bout du corridor.
-          Très bien, merci.
Trente troisième étage. 33. Justement l’âge du Christ à sa mort. La coïncidence fit sourire Smith lorsqu’il pénétra dans la cabine.
            Un homme petit et trapu, au crâne chauve et lisse, d’une quarantaine d’années l’attendait juste à la sortie de l’ascenseur. Les deux hommes se serrèrent la main.
-         Content de vous revoir, docteur Smith.
-         De même Monsieur Goodman.
-         Oui, j’étais dans mon bureau quand on m’a annoncé votre arrivée. Mais j’ai pensé que vous souhaiteriez voir Hall tout de suite.
-         Où est-il ?
-         Dans la salle d’interrogatoire C.I 25. Si vous voulez bien me suivre.
Smith et Goodman s’installèrent chacun sur une trottinette. Les engins filèrent dans le couloir C.
-         Ah oui, docteur. J’ai avec moi le dossier de ce monsieur Hall. Vous désirerez sans doute y jeter un œil avant de l’interroger.
Les véhicules s’arrêtèrent devant la porte C.I.25. Goodman présenta son badge électromagnétique devant un petit boîtier situé à droite de la porte.
-         Bienvenue Monsieur Goodman, fit une voix froide et métallique.
Puis la porte se déverrouilla, coulissant vers le haut pour laisser entrer les deux arrivants. Il y avait là un bureau. Et un micro-ordinateur posé dessus. L’un des murs de la pièce était une glace sans tain. De l’autre côté de cette glace, était installé un homme face à une table. Smith examina l’individu quelques instants.
-         Voilà notre homme, lâcha Goodman. Un sacré phénomène, je vous assure.
-         On aurait du mal à le louper en effet ! Rétorqua Smith.
Effectivement. Hall était vêtu d’une espèce de longue toge blanche. Par ailleurs il portait les cheveux longs ainsi qu’une barbe.
-         La ressemblance est troublante, marmonna le psychiatre.
-         Pardon ? Demanda Goodman.
-         La ressemblance de cet homme avec l’idée que l’on se fait de l’apparence du Christ. Très troublante.
-         Je dois vous l’avouer, docteur. Mais je ne me fais pas vraiment d’idée sur l’apparence du Christ ! Souhaitez consulter son dossier ?
-         Bien entendu.
Goodman inséra un micro CD dans l’ordinateur. Smith s’approcha de l’appareil et, s’asseyant face à l’écran, se mit à lire le rapport de police qui s’y était affiché. Quelques instants s’écoulèrent.
-         Comme vous pouvez le lire docteur, cet homme est persuadé d’être Jésus Christ. Il n’a aucune conscience de sa véritable identité. Il serait né il y a plus de deux mille ans en Palestine d’un père charpentier et d’une mère… restée vierge même en l’ayant enfanté.
Goodman ne put s’empêcher de s’esclaffer d’un rire franc à cette évocation.
-         Vierge ! Qui peut croire ces sornettes ! S’exclama-t-il.
-         Beaucoup y ont cru par le passé, Goodman. Je connais une planète où beaucoup y croient encore.
-         Une planète où…. Commença Goodman médusé.
-         Sanatoria A-1, si vous voulez savoir.
-         Ah, oui, reprit Goodman en perdant son sourire. La planète où le gouvernement expédie les cas incurables.
-         C’est bien ça. Pour en revenir à notre homme… Il aurait commencé à prêcher à trente ans passés, aurait eu douze disciples, et aurait été crucifié à trente trois ans, suite à la trahison d’un certain Juda.
-         C’est exactement cela, docteur !
-         Et bien il connaît ses Evangiles par cœur, c’est un fait !
-         Ses quoi ?
-         Aucune importance. J’ai l’impression que nous sommes en présence d’un cas de schizophrénie profonde. Ce Hall croit être un individu qu’il ne peut évidemment pas être. Il serait mort il y a plus de deux mille ans…
-         D’après ses dires…
-         De plus, rien ne prouve que ce Christ ait réellement existé. Bien. Pourrai-je le voir maintenant ?
 
Goodman appliqua son badge à coté de la porte de la seconde salle. Sa porte s’ouvrit, les deux hommes y pénétrèrent avant que la porte ne se referme.
-         Monsieur Hall, commença Goodman.
-         Je ne vois vraiment pas qui est ce monsieur Hall dont vous me parlez depuis ce matin. Je ne connais pas cet homme. Mon nom, je vous l’ai répété cent fois ; mon nom à moi c’est Jésus Christ !
-         Alors monsieur Christ, si vous préférez. Je vous présente le docteur Smith.
-         Un psychiatre, c’est bien ça ? Vous pensez que je suis fou ?
-         Et bien… entama Goodman sans conclure.
Lui et Smith s’essayèrent face à Hall.
-         Quand voudrez-vous me croire ?! S’écria Hall. L’histoire que je vous répète depuis ce matin est la stricte vérité ! Je suis né en Palestine. Mon père était…
-         Nous savons tout cela, monsieur Hall, l’interrompit le docteur.
-         Christ pas Hall, je vous dis !
-         Ce qui me chiffonne le plus d’après vos déclarations, reprit Smith, c’est que vous êtes  censé être mort depuis plus de 2000 ans. Comment expliquez-vous le fait d’être là en ce moment, puisque vous êtes mort ?
-         Je suis mort oui ! Ces barbares de Romains m’ont crucifié à l’époque ! Ils m’ont même torturé avant ça, quelle bande de sadiques !
Smith remarqua, éberlué, les mains percées et ensanglantés de l’homme. Les traces des stigmates.
-         Ce Juda, en qui j’avais toute confiance m’a vendu à ces gens ! Pour trente pièces d’or. Ma vie ne valait pas plus à leurs yeux.
-         Oui, intervint le psychiatre, et le gouverneur, Ponce Pilate s’est lavé les mains en apprenant la sentence prononcée contre vous. Je sais tout cela…
-         Alors vous me croyez ?
-         Pas vraiment non. Vous êtes mort, tout de même ! Alors…
-         Bien sûr, continua Christ/Hall. Mais mon père m’a fait revenir d’entre les morts afin que je reprenne son œuvre…
-         Je vois.
-         Ce monde ne croit plus en mon Père…
-         Votre père, le charpentier ? Demanda Goodman.
-         Non. Mon véritable père biologique. Dieu, l’architecte de l’Univers. Dieu merci, mon vrai père n’était pas qu’un simple ouvrier mais l’Ingénieur ultime, le Créateur ! Je dois de nouveau prêcher sa parole dans ce monde d’infidèles. Voilà pourquoi je suis de retour.
 
Smith et Goodman se trouvaient dans le bureau de ce dernier. Assis l’un en face de l’autre.
-         Qu’en pensez-vous docteur ?
-         On dirait un fanatique ! Il croit vraiment ce qu’il raconte. Ce personnage, cette deuxième personnalité, dans son corps, ce Jésus Christ, semble avoir totalement évincé sa véritable identité.
-         Vous voulez dire Stevens Hall ?
-         Oui. Pour lui, il n’y a plus de Stevens Hall. Il n’y en a même jamais eu. Par contre, avez-vous remarqué les trous dans ses mains ainsi que sa couronne d’épines ?
-         En effet. Il se serait lui-même infligé ces tortures ?
-         C’est ce que je crois… Mais allez savoir si on ne les lui a pas infligés !
-         Souhaitez-vous que nous le transférions dans vos services ?
-         Oui. Je vais en informer le Ministère. Je vous avoue que j’aimerais le garder ici, dans mes services. Mais je crains fort que le Ministère, à en juger son cas, décide de l’envoyer sur Sanatoria A-1 !
-         Vous pourriez peut-être l’examiner sur place ?
-         Peut-être. J’en ferai la requête s’ils décident de l’expédier là-bas.
 
Quelques semaines plus tard. Hall se trouvait dans une cellule capitonnée, allongé dans un lit et sous camisole chimique. Le docteur Smith fit son apparition dans la chambre, accompagné d’un interne.
-         Il est complètement abruti de médocs, docteur, commença ce dernier en entrant. On a dû lui injecter une bonne dose de sédatifs pour qu’il se tienne tranquille.
-         J’aimerais tout de même lui parler, rétorqua Smith. Un agent du Ministère doit passer d’ici une heure. Je pense que ces messieurs ont déjà pris leur décision.
-         Sanatoria ? S’enquit l’interne.
-         Oui. Exil sur la planète sanatorium, je pense ! C’est vrai qu’il ne semble pas y avoir grand-chose à faire pour ce pauvre bougre. J’aurais pourtant aimé…
-         Je crois qu’ils ont raison, docteur. Ce type semble irrécupérable. Enfin, je vais lui refiler de quoi le sortir un peu de sa torpeur, vous pourrez ainsi lui parler.
-         Parfait.
L’interne injecta un produit avec une seringue dans le bras de Hall. Après quelques minutes, celui-ci sembla s’éveiller.
-         Ah, c’est vous docteur ? Vous ne voulez pas me relâcher ?
-         Dans votre état, commença Smith.
-         Mes blessures aux mains et aux pieds semblent cicatriser, rétorqua le patient en regardant ses membres.
-         Je ne pensais pas à vos blessures…
-         Ces Romains étaient vraiment des sauvages ! Faire ce qu’ils m’ont fait ! Oser faire ça à un homme.
-         Je voudrais vous poser quelques questions, Jésus. Commença Smith.
-         Je vous écoute, docteur.
-         Etes-vous sûr de ne pas vous les être infligé vous-même, ces blessures ?
-         Vous m’avez déjà posé cette question des centaines de fois ! Vous après les flics. Je vous l’ai dit, ces blessures sont les traces des clous avec lesquels ces Romains m’ont crucifié ! Allez-vous me croire enfin ?
-         J’aimerais beaucoup, commença le psychiatre. Mais avouez que c’est un peu gros…
-         Les clous ! S’écria le Christ. Ces putains de clous, oui ils étaient gros ! Avez-vous vu les trous dans mes mains ?
-         Oui, répondit Smith. Mais je crois que vous êtes seul responsable de tout ça.
-         Je vous jure, docteur, hurla Hall, je dis vrai.
-         Soit. Une autre question, Jésus. Connaissez-vous Stevens Hall ? Là, l’homme sur la photo ?
Il tendit la photo à Hall qui la regarda, perplexe. L’homme sur le cliché lui ressemblait beaucoup. Comme si c’était lui-même.  A la différence près, que le personnage sur la photo, était imberbe.
-         Je vous l’ai pourtant dit, docteur, lâchait Hall.
-         Regardez bien ce cliché Jésus. Fit Smith. Etes-vous sûr de ne pas reconnaître ce monsieur Hall ?
-         Pourquoi devrais-je le reconnaître ? Quel rapport je peux bien avoir avec ce type ?
-         Même en y réfléchissant, ça ne vous dit vraiment rien ?
-         Vous me demandez ça sans cesse ! Cria le Christ. Non ! Non ! Je ne reconnais pas ce… ce Stevens, comment déjà ?
-         Hall. Stevens Hall. Je suis sûr que si vous réfléchissiez assez longtemps vous vous rappelleriez !
-         Impossible ! Je n’ai jamais vu cet homme de ma vie ! Jamais !
Il y eut un long silence. Jésus Hall restait hébété devant la photo. Ce cliché pris de lui plusieurs années auparavant. Avant qu’il ne sombre irrémédiablement dans la folie. D’abord ce fut comme un jeu. Il s’était laissé pousser les cheveux et la barbe. Ses amis n’arrêtaient pas de le taquiner, lui disant qu’il ressemblait fort au messie des chrétiens. A l’époque où il restait encore des chrétiens. Puis il fut très malade. Il perdit, suite à ça, son boulot et sa famille. Alors qu’il luttait contre son cancer il s’intéressa à la vie et à l’œuvre de cet homme à qui on prétendait qu’il ressemblait. Il n’avait plus rien d’autre à quoi se raccrocher même une fois guéri de son mal. Si ce n’est l’alcool et des drogues hallucinogènes et chimiques. Des drogues qui lui détraquèrent la cervelle. Fatalement il finit par prendre son rôle du Christ au sérieux. La schizophrénie, cancer psychique, s’empara de lui alors que le crabe l’avait lâché. Stevens Hall était mort. Tué par un revenant. Tué par Jésus Christ.
Smith reprit :
-         Vous connaissez très bien cet homme. Ou plutôt vous le connaissiez. Cet homme, c’était vous. Stevens Hall, c’était vous. Stevens Hall !
-         Impossible ! Impossible !
Hurlait le Christ alors que l’interne et Smith quittaient sa chambre. Il braillait encore quand la  porte se referma derrière eux.
-         Impossible ! Impossible ! Je suis le Christ ! Je suis le Christ ! Le Christ !
 
Le docteur Smith était assis dans le fauteuil de son bureau. En face de lui se trouvait un grand brun, la trentaine. Serré dans un costume hyper chic comme seul en portaient les agents du gouvernement. Les deux hommes regardaient un télécran. Ce dernier diffusait la scène qui venait de se dérouler dans la chambre de Stevens Hall.
-         Bien, nous en savons assez, docteur Smith. Commença le brun. Vous comprendrez la décision du gouvernement. Vous-même le reconnaissez : son cas est irrécupérable.
-         Oui, monsieur Jameson. Pourtant son cas est très intéressant…
-         Peu importe, docteur. Il partira dans la prochaine fusée qui va sur Sanatoria A-1.
-         Si c’est la décision du gouvernement…
-         Elle est irrévocable, docteur Smith. Il y a beaucoup de sujets sur cette planète. D’après nos estimations ils seraient plus de six milliards à l’heure actuelle.
-         Six milliards ? S’étonna Smith. Mais nous n’avons jamais expédié six milliards de fous sur…
-         Peut-être aurions-nous dû les stériliser avant de les envoyer là-bas. Le gouvernement réfléchi en ce moment à cette question.
 
Un mois s’était encore écoulé, alors que la fusée interstellaire approchait de sa destination, la fameuse planète Sanatoria A-1. Hall se trouvait avec neuf autres malades. Les dix étaient sous sédatifs. On vit bientôt, de l’avant de l’engin une boule bleue s’approcher. Hall l’aperçu. Une belle boule bleue vers laquelle se dirigeait la fusée. Il interrogea alors le garde qui se trouvait avec les malades :
-         Sanatoria ? C’est bien elle ?
-         Oui, Hall Sanatoria A-1. La planète asile d’aliénés !
-         Est-ce là son seul nom ? N’a-t-elle pas un nom moins…
-         Moins évocateur ?
-         Oui, par exemple.
-         Et bien pour nous c’est Sanatoria A-1. La première planète sanatorium. Pour les fous qui… Enfin, je veux dire, pour ses habitants, elle a effectivement un autre nom. Oui, tu vois Hall, ceux qui vivent sur cette planète l’appellent : la planète Terre !
-         La Terre ?
-         Oui, la Terre. C’est comme ça qu’ils la nomment. »
 

P’tit Fred

Publié dans : Science-fiction (non éditées) | le 1 septembre, 2011 |Pas de Commentaires »

Et C’Est Un Strike !

 

Une autre nouvelle pas toute fraîche et qui n’a pas non plus été publié. Assez « impersonnelle » comme Viva La Muerte, mais qui, je pense, va également à l’essentiel. Elle a été inspiré, notamment, par la vague des suicides en chaîne au sein d’une certaine société de téléphonie, dont je tairais le nom pour ne pas lui faire de pub. Mais mon ressenti et mon vécu du monde du travail m’ont donné suffisamment de haine pour avoir eu envie de l’écrire.

L’écriture, un exutoire et une thérapie ? A votre avis ?

         « Cette histoire a fait les gros titres de tous les journaux. Tous les grands média nationaux en ont fait leurs choux gras. Pendant au moins deux semaines. En tout cas, jusqu’à l’annonce d’une catastrophe aérienne, sur une ligne d’une compagnie « low coast », qui fut encore bien plus meurtrière. Et qui, elle, toucha réellement des innocents.

Cette histoire fut, pour les média, un très bon prétexte pour éviter de parler des expulsions d’immigrés clandestins, du quasi-démantèlement du droit du travail ainsi que des nouvelles réformes de la sécu qui allaient mettre encore plus de trimards sur la paille. Un subterfuge comme le spectacle médiatique en a le secret. Ca, ce n’est pas un scoop !

 

          La première thèse, largement défendue par tous les journaleux inféodés aux pouvoirs économique et politique, était qu’il s’agissait d’un attentat commis par un kamikaze islamiste. Et c’est vrai que de prime abord cela y ressemblait drôlement. Mais cette belle théorie n’a pas tenu plus de trois jours. Réduite en miette lorsqu’un petit canard local a publié la fameuse lettre. L’acte était donc clairement revendiqué. Pas par un groupuscule islamiste. Même pas par une organisation politique. Mais bien par un seul homme. Se déclarant unique responsable de son geste et en assumant pleinement toutes les conséquences. Ca, pour assumer, on peut dire qu’il a assumé ! Pas longtemps, certes. Parce que si son geste semblait tant être un suicide, c’est qu’il n’était rien de plus que cela. Et sa lettre, bien que les média l’est affublée du sobriquet de « courrier de revendication », n’était en vérité rien d’autre qu’une lettre de suicide. Soyons raisonnables deux secondes, qu’est-ce qu’un type mort pourrait bien avoir à revendiquer ? Une meilleure paie dans un hypothétique autre monde ? Une place à la droite de l’Autre Connard (encore faudrait-il qu’il existe, l’Autre Connard) ? Un enterrement décent alors que son corps, sa chair, sa cervelle, ses tripes et le reste, mêlés à ceux des autres, étaient tout bonnement réduit en une espèce de steak haché peu ragoûtant mais, surtout largement étalé sur les murs et jusqu’au plafond ?!!

Alors bien sûr, beaucoup continueront de vous soutenir qu’il s’agissait d’un acte terroriste. Dans ce cas, le mec qui se pend, celui qui se fait sauter le caisson au boulot, celle qui avale tous ses somnifères en une seule fois ; ceux-là aussi sont des terroristes !

Cet acte, ce suicide, déconcerta et surpris tous les gens qui connaissaient, de près ou de loin, le bonhomme. Il fallait voir son ex-compagne qui, interrogée par le reporter d’un JT national, les larmes aux yeux, déclarait qu’elle ne comprenait pas ce geste si extrême, si atroce… Clément qui était si calme, ne s’énervant réellement qu’en de rares occasions, si gentil, tolérant même… Comment avait-il pu en arriver là ? Vraiment, elle ne se l’expliquait pas. Idem pour les quelques amis et ex-collègues de Clément. Personne ne comprenait son geste. Alors que pour cela, il suffisait de prêter attention à la lettre qu’il avait rédigée et qui fut publiée dans les journaux. 

 

          Clément, qui avait mûrement réfléchi et préparé son acte, expliquait tout dans le détail sur cette missive. Comment, après s’être muni d’un flingue (grâce à des relations dont il ne touchait mot) il avait d’abord imaginé se faire brûler la cervelle, bien calé dans son fauteuil. Puis comment il revint sur cette décision, désireux qu’il était de faire payer les salopards qui l’avaient acculé à la situation dans laquelle il se trouvait. Quitte à se foutre en l’air, autant que ce geste désespéré serve à en emporter d’autres dans la tombe ! Evidemment, cela demandait beaucoup de préparation, de la discrétion et de la prudence. Mais Clément était fermement décidé et patient. Les salopards dont il parlait dans sa lettre, n’étaient autres que le PDG et les membres du Conseil d’Administration de la boîte dans laquelle il avait trimé pendant 15 ans. Clément était un petit employé de bureau au sein de cette entreprise, que les grands patrons avaient fait fermer un beau jour. Ce matin-là, en se rendant au turbin, il eut la stupéfiante surprise de voir tous les ouvriers désoeuvrés devant les ateliers. Ateliers qui avaient été vidé de leurs machines au cours de la nuit. Les prolos lui expliquèrent qu’il devait s’agir d’une de ces fameuses délocalisations. Pas plus tard que la veille, un cadre avait pourtant déclaré à l’ensemble du personnel que la situation financière du groupe ne conduirait ni à des licenciements ni à un quelconque plan social. Pas de licenciements, effectivement, mais un outil de travail qui venait de se volatiliser au beau milieu de la nuit ! Plus de boulot, plus de pognon ! Cette affaire finit par passer en jugement. Mais comme on ne retrouva jamais les responsables de la boutique, aucune condamnation ne put être prononcée. Quant aux grands patrons de la holding à laquelle appartenait cette boîte, ils s’en tirèrent finalement à bon compte, simplement condamnés à verser de ridicules indemnités de licenciement aux travailleurs. La loi du pot de fer contre le pot de terre. La lutte entre le capital et le travail. Toujours les mêmes qui s’en sortent et les mêmes qui s’enfoncent dans la misère.

Clément faisait partie de ceux qui sombrèrent dans la merde ! N’ayant toujours pas retrouvé de travail au bout de deux ans, plombé par des dettes auxquelles il ne pouvait plus faire face, sa situation financière et sociale s’apparentait de plus en plus au naufrage du Titanic. Avec ça, en désespoir de cause, il se noya dans l’alcool et perdit sa compagne et son appartement. Il en fut bientôt réduit à loger dans une minuscule chambre de bonne, juste sous les toits. Trois ans seulement après cette affaire, son quotidien se limitait donc à des rencarts avec son assistante sociale, des passages à la croix rouge pour des colis alimentaires ou à la soupe populaire ; tout cela lorsqu’il ne passait pas ses journées à vider des litrons d’un mauvais rouge très bon marché et en emballage plastique. Ceux qui l’avaient acculé là, devaient donc payer ! Il prémédita donc longuement son geste.

Un jour, il apprit dans la presse que, quelques mois plus tard, le CA de la holding devait se réunir dans les locaux flambants neufs du siége de la société. Une chance inouïe pour lui, cela se passait justement dans la ville ! Clément, qui depuis pas mal de temps déjà, passait le plus clair de son temps à ruminer sa rage et à s’autodétruire et qui commençait à songer sérieusement à un suicide plus radical encore, vit une idée se faire jour dans son esprit embué par l’alcool. Au fur et mesure que son projet prenait forme, il changea du tout au tout. Et alla jusqu’à prendre la résolution d’arrêter de picoler. Ainsi, au bout de quelques semaines, son esprit devint plus clair et il put échafauder son plan. L’idée : s’infiltrer au cœur du banc de ces gros requins et les éliminer d’une manière radicale. Cela lui paraissait être justice. En effet, depuis plusieurs mois déjà il eut vent d’un certain nombre de suicides parmi ces ex-collègues (des ouvriers, des employés et même un cadre ou deux). Alors, les huiles aussi allaient se faire suicider à leur tour ! La justice populaire en quelque sorte.

Ayant encore des relations parmi ceux qui travaillaient au sein de la société, Clément n’eut aucun mal à apprendre dans quel restaurant huppé les requins allaient déjeuner le jour de leur réunion. Il réussit même à se faire embaucher comme serveur dans le restaurant quelques mois avant la date fatidique. Puis il emprunta de l’argent à l’un de ces tout derniers amis, afin, lui avait-il prétendu, d’acheter des habits présentables et de se payer le transport pour se rendre à son nouveau boulot. L’ami en question, si heureux de le voir enfin décidé à se tirer d’affaire, n’hésita pas et lui prêta même plus que ce que Clément lui avait demandé. Clément se mit alors à travailler d’arrache pied, ne comptant pas ses heures, ne sortant plus, ne buvant plus et ne dépensant que le strict nécessaire pour manger, payer son petit loyer, et acheter du tabac de temps en temps. Sa soudaine transformation surprit tous ceux qui l’avaient vu sombrer et qui le fréquentaient encore. Au bout d’un certain temps, ayant mis suffisamment d’argent de côté et grâce aux relations qu’il préférait ne pas mentionner dans sa lettre, il put se fournir quelques pains de dynamites. Voilà. Il avait un flingue, des explosifs tout était donc prêt.

Lui, qui avait tout perdu, même avec son nouveau travail, n’espérait plus rien de la vie. Sa compagne, parti avec leur unique fils, avait totalement coupé les ponts. Et aucun moyen de renouer le contact. Alors bien sûr, Clément hésita parfois à passer à l’acte. Ce nouveau job, qui lui fournissait de quoi vivre et lui permettait surtout de s’immerger à nouveau dans le monde des « vivants ». Des vivants ? Non ! Rien d’autre que des cadavres en devenir ! Tout comme lui. Des gens si résignés à courber l’échine toute leur vie (ce qu’il avait fait lui aussi, dans le passé), qu’ils en sont déjà morts alors qu’ils croient vivre encore ! Des zombies ! Et ça n’a rien à voir avec un film de série Z. Non, là ce n’est que la sinistre réalité. Des individus ne ressentant aucune colère, aucune rage, ne s’offusquant même pas lorsqu’ils voient un clochard leur tendre sa main froide. Ne se révoltant même pas face à leur propre condition d’esclaves ! Oui. Tous ces gens ne sont rien de plus que des zombies ! Ce monde est foutu et eux se sont depuis longtemps déjà, fait déposséder de leur vie ! Mais pas la moindre colère en eux. Pas la moindre velléité de rébellion. Rien que de la résignation. Lui, Clément, est sans doute résigné à mourir. Mourir pour de bon. Mais au moins son suicide ne sera-t-il pas totalement vain. Alors, sa décision sera irrévocable. Il a passé bien assez de temps à la préméditer pour ne plus pouvoir revenir en arrière.

Tout cela était expliqué dans sa missive. La suite le sera, avec plus ou moins de véracité, par les média.

          Le jour J, Clément, comme tous les autres jours, se lèvera, avalera un café noir accompagné d’une cigarette roulée, prendra une rapide douche. Mais ce jour-là, avant de s’habiller, il se ceinturera avec ses bâtons de dynamite. Puis enfilera ses sapes. Le détonateur de la bombe humaine qu’il était alors devenu, bien planqué, mais à portée de main. Le flingue, planqué lui aussi (dans le calbute !). Il ne comptait pas s’en servir, mais c’était juste au cas où. Il avait quand même bien pris ses précautions. Souhaitant éviter les dommages collatéraux du genre, un travailleur innocent foudroyé par le feu d’artifice. Il ne voulait surtout pas frapper à l’aveugle. Ca, c’était bon pour les fanatiques d’un Dieu ou d’une cause. Mais pas pour lui. Non. Les seuls qui devaient y passer, sont les fumiers qui l’avaient poussé, avec tant d’autres comme lui, dans la misère la plus noire. Eux et tous ceux de leurs castes devraient enfin payer pour leurs actions ! Et les gouvernants pour leurs crimes.

          Il eut, en arrivant au restaurant, ainsi que tout le reste de la matinée la gorge nouée, la bouche sèche. Trop peur d’être pris ou de manquer son coup. Cette demi-journée fut un branle-bas de combat. La préparation d’un déjeuner somptueux pour les cannibales qui acculaient tant de trimards à se serrer la ceinture, quand ce n’était pas tout bonnement à la famine. Une inégalité révoltante parmi tant d’autres ! Clément travailla encore plus d’arrache-pied que d’habitude. A la plonge, à la mise en place des plats pour les affameurs se goinfrant sur le dos des affamés. Tout se déroulerait selon ses plans. Le restau était entièrement réservé à ces parasites. Puis arriva le moment qu’il attendait tant. Onze heures trente. Les invités s’installant dans la grande salle de l’établissement trois étoiles. Tout joyeux qu’ils étaient de pouvoir s’empiffrer à l’œil. Tout cela était, bien entendu ; payé par la société qui, par ailleurs, dégraissait ses rangs de travailleurs. Eux, par contre étaient aux anges, persuadés qu’ils étaient de s’engraisser ce jour-là. Assurément, ils ne devinaient aucunement le sort que Clément leur avait réservé. Il commença à servir les premiers plats, faisant la navette entre la cuisine au fond du restaurant et la grande salle. Puis, les entrées étant toutes sur l’immense table, il revint vers elle. Laissant les invités commencer à déguster leur plateau de fruits de mer accompagné de vin blanc tout en palabrant et en rigolant. Il leur demanda, d’un ton très commercial, si cela leur plaisait. Beaucoup s’accordèrent à trouver cela excellent. On va quand même passer directement au plat principal, songea Clément. Ayant reconnu, juste en face de lui, en bout de table, le PDG de la holding, il sortit son gun, le pointa droit devant lui, visa et fit feu. La balle vint se loger pile entre les deux yeux du grand manitou. Un coup de maître. Clément avait eu tout le temps de s’entraîner au tir. La cervelle du grand patron gicla de derrière son crâne. Une traînée rouge dégoulina le long de son tarin. Tous les convives, stupéfaits, cessèrent de mastiquer, regardant, tour à tour le serveur et leur patron tué net. La tête bouffie et lourde de ce dernier, tombant en avant, s’écrasa sur son plateau de fruits de mer à peine entamé, dans un fracas effrayant. « Vous n’allez tout de même pas tous nous abattre ? » bafouilla une des huiles à l’adresse de Clément. Celui-ci jubilait. Personne n’osait bouger de table de peur, sans doute, de subir le même sort que le grand chef. Clément savoura ce court instant. Il se délecta même de lire la frayeur dans tous ces yeux tournés vers lui. Puis il s’exclama : « Rassurez-vous. J’ai encore mieux que ça pour vous, mes braves gens. »

          Le patron du restaurant, qui avait entendu la détonation, eut à peine le temps d’arriver dans la salle et d’être abasourdi par le spectacle. Clément tenait déjà le détonateur au creux de sa main. Le voyant, le restaurateur, ainsi que quelques convives se précipitèrent vers la sortie. Et ce n’était que hurlements de terreurs. Un pur moment de bonheur pour Clément. Trop tard pour tout le monde. Pour ceux cloués sur leurs sièges, comme pour les autres atteignant à peine, dans la cohue, la porte de l’établissement. Trop tard pour lui aussi. Clément pressa alors le bouton. L’explosion désintégra le restaurant. Les vitres se brisèrent en morceaux qui voltigèrent dans l’air avec des blocs de béton et de la fumée. Le fracas en fut assourdissant et effroyable. Le serveur fut réduit en bouillie. Mais les autres, les patrons, les cadres sup., les gros actionnaires ; tout ce joli monde, subit à peu près le même sort.

          Arrivant sur les lieux, les secours comme la police ne purent que constater les dégâts. Un tas de décombres sous lequel ne se trouvaient que quelques rares corps encore presque entiers. Sinon, rien de plus qu’un amas de béton, de poutres métalliques, mêlées à de la chair et des viscères humains réduits en charpies. Un carnage. Une boucherie. Un restaurant bourgeois ayant prit des allures de Verdun suite aux grands massacres de la Première Guerre Mondiale. Une tuerie qui, presque comme à Verdun, n’aura laissé aucun survivant. Quelques passants furent également touchés par la déflagration. La plupart s’en sortirent tout de même sans trop de mal. Un dommage collatéral que n’avait pas pu éviter Clément. En tout cas, un coup comme il venait de le faire, au bowling on appellerait ça un « strike ». Une seule boule envoyée dans le jeu de quilles et plus une seule d’entre elles ne reste debout après le lancer. Au bowling, c’est un coup de maître. Dans ce cas, on appelle ça un « attentat », un « acte criminel ».

 

          Cette histoire a fait et fait encore le beurre des média. Elle fait exploser l’audimat après avoir fait exploser un restaurant. Plus de dix mois plus tard, on le sait maintenant. Si on en parle tant aujourd’hui, ce n’est pas uniquement parce que les commentateurs et autres experts à la mord moi le nœud, n’ont que cet acte à analyser. Non. C’est surtout parce que Clément, sans l’avoir voulu, a fait des émules. On en compte déjà des dizaines de désespérés comme lui, qui, après avoir flingué leurs patrons et leurs chefs retournèrent l’arme contre eux. Ou qui foncèrent à toute allure, avec leur bagnole, sur des flics, des juges avant de s’emplafonner dans un mur. Et même d’autres serveurs de grands restaurants ou d’hôtel qui, ayant trouvé l’audace d’empoisonner certains de leurs gros clients (des grands patrons, des grands journalistes et même quelques politiques), se balancèrent au bout d’une corde. Et d’autres encore. Des dizaines de lettres de suicide envoyées à la presse, comme celle de Clément.

 

          On a palabré sur les névroses engendrées dans le cœur des gens par cette société de surconsommation. Cette société répressive dont les seules valeurs sont l’argent et le travail, ou plutôt l’esclavage salarié. Des valeurs qui n’ont rien à voir avec la dignité, le respect, la solidarité, la liberté… Bref, l’humanité ! Névroses, semble-t-il, à l’origine de telles gestes extrêmes. Mais personne ne fut arrêté et mis sous les verrous après avoir accompli son forfait. Et pour cause. Mais le pire, le plus bel acte restait encore à venir. Ce fut lorsqu’un type, on se demande encore comment, parvint à déjouer la sécurité du Parlement Européen. Il s’était métamorphosé en bombe humaine, comme l’avait fait Clément bien avant lui. Et il passa encore mieux qu’une lettre à la poste ! L’hémicycle était presque complet. On devait, notamment parler de cette vague de suicides qui, depuis trop longtemps, semait la terreur et les troubles un peu partout. Tâcher de trouver des solutions. On n’eut même pas le temps d’en évoquer une seule. Le débat fut à peine lancé, que le kamikaze se leva. Il déclara que le seul remède à cette vague de suicides touchant les plus pauvres, les exploités, les travailleurs, les précaires ou les chômeurs ; eh bien ! La seule solution, c’était qu’eux, les bourgeois, les nantis, les dirigeants du monde, disparaissent à tout jamais de la surface de la planète. Une solution certes radicale selon lui. Mais qui prouverait largement son efficacité dans le futur. En somme, on n’avait pas trouvé mieux depuis Ravachol et les propagandistes par le fait ou les nihilistes russes de la fin du dix-neuvième siècle. Le cycle perpétuel sans doute. Ou une autre connerie dans le genre. Allez savoir. Les malabars de la sécu eurent juste le temps de le saisir. Trop tard. Détonateur en main, le type pressa le bouton. Très peu de députés s’en tirèrent. Et donnèrent aussitôt leurs démissions. Le Parlement resta vacant tant qu’on ne trouva pas à les remplacer. C’est-à-dire très longtemps. Le temps aux gens de prendre enfin leur vie en main et d’essayer, ensemble, de changer le monde. Mais ça, c’est une tout autre histoire… »

 

P’tit Fred

 

Publié dans : Noire & polar (non éditées) | le 1 septembre, 2011 |Pas de Commentaires »
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